**Chapitre 70 : Ronnie se rend utile**
Ronnie une fois calmé, je partis prendre une douche à laquelle Orchid et Onyx se joignirent sans protester, puis enfilai de nouveaux vêtements au lieu de ma combinaison spatiale imbibée de jus d’amour. Ronnie avait apporté une belle variété de tenues, et elles devaient être de haute qualité, comme je l’avais supposé. Les vêtements humains, conçus par des humains pour des humains, étaient en effet très confortables.
Comme nous étions sur le vaisseau, je ne ressentis pas le besoin de m’habiller et optai pour un simple t-shirt bleu à col et un jogging noir. En revenant dans le cockpit, Ronnie était toujours là, tripotant des boutons et tapotant des écrans.
— Tu sais que tu fais ça depuis ce matin, le vaisseau va exploser ou quelque chose si tu t’arrêtes ?
Ronnie, pris en flagrant délit dans son passe-temps, rougit d’embarras.
— Non, elle n’explosera pas ou quoi que ce soit… C’est juste que… elle aime ça.
Je haussai un sourcil, mon visage se déformant sous l’effet de la confusion.
— Elle aime ça ? Comme le vaisseau ?
Ronnie hocha la tête timidement. Une minute passa sans qu’aucun son ne soit prononcé. Devenant impatient, je décidai de donner à Ronnie l’occasion de s’expliquer.
— Tu veux bien développer ou préfères-tu que je continue à penser que tu es bizarre ?
Le cœur de Ronnie se serra à l’idée que son père puisse le trouver étrange ; il ne saurait que faire de lui-même.
— N-N-N-Ne comprends pas mal, ce n’est pas bizarre. C’est lié à mon pouvoir psionique !
Ronnie marqua une pause pour jauger ma réaction. Mon sourcil se leva à nouveau, mais cette fois par curiosité.
— Continue.
Ronnie prit une inspiration pour se calmer.
— Quand je vivais dans la rue avant que Mère Sophia ne m’accueille dans sa famille, j’avais toujours eu un don avec les machines. Je pouvais leur parler et comprendre si elles avaient besoin de maintenance, si leurs circuits souffraient ou si elles voulaient simplement être utilisées. Je n’étais qu’un gamin à l’époque et je ne savais pas ce que c’étaient les psioniques, je pensais que c’était normal.
C’était d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je vivais dans la rue : les gens ignoraient ou chassaient l’enfant fou qui parlait aux murs et aux appareils ménagers comme les grille-pain, qui sont géniaux, soit dit en passant. C’est Mère qui m’a finalement expliqué mon pouvoir peu après m’avoir recueilli, et je ne me suis plus senti comme un monstre depuis.
J’étais sincèrement impressionné par le pouvoir de Ronnie. Comme il m’expliqua un peu plus son don, il semblait être un mélange de technokinésie et de communication électronique avec les machines. En plus d’« entendre » les machines et la technologie, Ronnie pouvait aussi canaliser l’énergie de sources diverses et l’utiliser pour expulser de l’électricité depuis des points de contrôle sur son corps, comme ses mains.
— Alors, quand as-tu été intégré à la famille, Ronnie ? Tu as dit que tu étais enfant ?
— Ouais, j’avais environ six ans et je vivais déjà dans la rue depuis deux ans quand un membre de la famille m’a trouvé. Quand elle est venue vers moi, elle a dit que mon esprit sentait bon et que je devrais la suivre pour rencontrer ma nouvelle famille. C’était la meilleure chose qui me soit jamais arrivée, à égalité avec le fait de te rencontrer enfin, Père.
Je roulai des yeux face à cette flatterie inutile, mais laissai passer.
— Six ans et vivre dans la rue… Je suis désolé que tu aies dû traverser ça. Mais pourquoi aucune force de l’ordre ou service de protection de l’enfance ne t’a aidé ?
J’étais perplexe, car une race s’étendant sur plusieurs systèmes devait avoir des services de police et autres à ce stade.
Ronnie laissa échapper un ricanement involontaire avant de se recroqueviller de peur après son geste. Je lui fis signe de ne pas s’en soucier et lui demandai de s’expliquer.
— Si j’avais été dans l’hémisphère nord, ç’aurait été le cas, et j’aurais aussi été aveugle et n’aurais jamais rejoint la famille. Heureusement, je suis né dans l’hémisphère sud d’Ecumenopolis 4, qui n’est, en tout sauf en nom, qu’un gigantesque bidonville qui empire plus on va vers le sud.
Mère nous a un jour dit que les Spartari laissaient les choses ainsi pour encourager les jeunes à rejoindre les forces armées, car c’est un moyen spectaculaire, et surtout gratuit, de quitter la planète.
Je dus admettre que c’était une manœuvre intelligente de la part des Spartari. Des gens désespérés, cherchant un nouveau départ loin de l’enfer qu’ils avaient connu toute leur vie, n’avaient qu’à rejoindre l’effort de guerre toujours actif pour partir et être payés en échange.
— En parlant de jeunes et de leur avenir, parle-moi du tien, Ronnie. Que comptes-tu faire dans les années à venir ?
Un sourire plutôt malicieux et inhabituel se dessina sur le visage de Ronnie à ma question.
— Mon plan, ou plutôt celui de Mère pour moi, est brillant. L’année prochaine, quand j’aurai vingt ans, je m’inscrirai au Collège Spartari de Psionique.
C’est là que je me ferai un nom et que j’atteindrai les plus hauts sommets dans l’armée spartari ou que je prendrai le contrôle d’une planète-forge en tant que chef mécanicien technologique, ce qui augmentera le pouvoir de la famille tout en la laissant en sécurité dans l’ombre. Tant que je ne me fais pas remarquer, bien sûr.
Quand il mentionna le fait de se faire remarquer, mon esprit dériva vers la personne qu’Onyx avait évoquée, Samantha, presque entièrement convertie, avant que mon intérêt ne se porte sur autre chose qu’il avait mentionné.
— C’est quoi, ce collège dont tu parles ?
— Oh, le Collège de Psionique ? Pour aussi incompétents que soient les Spartari, leur façon de traiter les gens capables de psionique est intelligente.
L’inscription est assez simple : il y a un test chaque année pour évaluer la force psionique. Si tu réussis, tu es accepté, sans poser de questions.
— Mais ne tenteraient-ils pas de forcer une personne à rejoindre l’armée si tu y allais ?
Pour une civilisation basée sur la guerre, j’aurais supposé qu’ils saisiraient toute occasion d’augmenter leur puissance, et les utilisateurs de psionique étaient effectivement puissants.
— Bien que tu puisses le penser, ils ne te forcent pas, étonnamment. Si tu proposes de rejoindre leur armée, tu reçois plus de récompenses et d’autres choses importantes pendant tes études. Cela dit, ils comprennent les dangers d’un utilisateur psionique en colère et préféreraient ne pas forcer quelqu’un à faire ce qu’il ne veut pas.
Leur devise au collège est : tant que l’humanité devient plus forte, peu importe où cette force aboutit. Ils disent cela parce que la plupart des utilisateurs de psionique finissent par faire un tour comme mercenaires, combattant les alliés des Spartari ou aidant les colonisations de la bordure extérieure, donc c’est gagnant-gagnant pour les deux parties.
Ronnie se révélait être une excellente petite source d’informations pour moi. Pour tout ce que j’en savais, cela pouvait être une connaissance commune parmi les Spartari, mais pour moi, c’était incroyablement utile. Le collège semblait intrigant, et je pourrais finir par m’y inscrire pour voir si je peux en apprendre davantage sur les psioniques auprès des humains. Heureusement, je n’aurais pas à me décider trop vite, puisque Ronnie avait dit que la prochaine inscription aurait lieu dans un an.
La journée passa rapidement alors que je bombardais Ronnie de questions. Il essaya d’y répondre du mieux qu’il put. Il en répondit à la plupart, certaines non, et pour quelques-unes, il dit que sa mère pourrait y répondre officiellement au lieu qu’il devine.
À un moment donné, Ronnie commença à bâiller de manière agressive, alors je décidai de le libérer temporairement de sa prison de questions et allai passer du temps avec mes femmes.
En entrant dans ma chambre, je sentis un frisson me parcourir le corps face au regard qu’Orchid lançait à Onyx. Si les regards pouvaient tuer, Onyx aurait été réduite en atomes. Orchid était assise sur mon lit, les jambes croisées et le dos contre le mur, tandis qu’Onyx tenait ma combinaison spatiale dans ses bras comme un bébé.
— Alors, quelqu’un veut m’expliquer pourquoi la pièce donne l’impression qu’une tempête de neige vient de passer ?
En entendant ma voix, Orchid et Onyx mirent fin à leur hostilité et, comme si un interrupteur avait été actionné dans leur esprit, leurs visages se remplirent d’amour et de bonheur.
— Apollo-compagnon !
Ce fut Orchid qui, par un exploit de capacité surhumaine, se matérialisa pratiquement devant moi depuis sa position assise, les jambes croisées, avec la vitesse à laquelle elle s’était déplacée, et plongea droit dans ma poitrine. Ne m’attendant pas à un plaquage à ce moment-là, je fus projeté au sol avec elle sur moi.
— Aïe.
Je le dis par réflexe, comme on le fait quand on se cogne contre un mur ou quelque chose de similaire, même si cela ne faisait pas vraiment mal. Orchid s’apprêtait à parler quand elle fut soulevée de moi et se retrouva à flotter dans les airs.
Flotter n’était peut-être pas le bon mot, car en y regardant de plus près, une épaisse queue était enroulée autour de sa taille avant qu’elle ne soit projetée sur le lit.
— Orchid, je t’ai dit que ce serait mon tour de recevoir la semence d’Apollo en moi. Je suis désolée, mais c’est décidé, il n’y a rien que tu puisses faire.
Onyx dit cela d’une voix monotone, celle de sa forme de harceleuse, avant de me détailler de haut en bas comme un morceau de viande.
— Et maintenant, le regard meurtrier prend tout son sens.
Je soupirai en me relevant.